Manifeste de la Figuration Graduelle  

 

 

María Lagrange  

 

 

 

A mes enfants  

 

 

Ce manifeste surgit en résistance à la violation globale, à la culture de la mondialisation du pouvoir, à l’impunité du prédateur économique et sa culture de brutes, à la vulgarisation de l’humanité réduite à l’animalité des masses, au commerce comme loi, à la connaissance comme arrogance diplômée, à la consommation bestiale et à l’aliénation démobilisatrice du confort. Il résiste à l’espionnage et à la conspiration, à ses anticipations stratégiques et ses doctrines de l’ennemi. A la pensée unique comme dictature intellectuelle et sa publicité conceptuelle comme entendement de fait.   

 

Ce sont quelques-uns des symptômes de la fin d’un cycle historique marqué par un système se réduisant uniquement à une administration, et dénué de projet politique. Dépourvu d'engagement humanitaire, il se restaure du désespoir de gens de plus en plus perplexes, se débattant quotidiennement sans ressources pour se défendre contre l’omnipotence financière. Cette perspicace souveraineté du plastique gouverne en dehors des États de droit, accroissant son pouvoir grâce à l’expansion du commerce. Le grand labeur mondial de l’éducation n’a pas pu grand-chose contre ce fléau, n'ayant pu trouver de nouvelles formes de culture au-delà d'un consumérisme frustre.  

 

La peinture est toujours subversive parce qu'elle est l’image individuelle de la mémoire et de l’avenir. Parce qu'elle sait que le monde des hommes n’est pas un phénomène naturel mais une invention humaine. Elle est subversive car elle a la faculté de repenser le monde. Parce qu'elle sait qu’une surface lisse, blanche ou de n’importe quelle couleur, est le commencement d’un temps nouveau. Parce qu'elle prête son espace pour réfléchir un nouveau projet susceptible de modifier tout ce qui précède. Parce qu'elle sait que l’unique limite possible à la création d’un monde meilleur est le manque d’imagination et le manque de volonté.   

 

Ce Manifeste propose de revenir à la peinture, comme désobéissance au monde industriel et technologique qui veut dominer la culture et s’imposer comme propagande pour le futur. Il remet la main de l’homme au centre de sa liberté et revendique la pensée créatrice dans la construction de la culture. L’industrie et la technologie demeurent des progrès de la guerre et de la domination policière. Elles se répandent, exacerbant la communication, la réduisant au divertissement et à l’addiction, au détriment de l’errance créative et de la création.   

 

Il revendique l’indiscipline au sein d’une culture où nous ne savons plus si nous pensons ou si nous consommons, si nous sommes curieux ou des esclaves consentants, passifs, perplexes et impuissants, convaincus que nous sommes d'être dépourvus de moyens d’action.   

 

Ce manifeste proclame le droit au libre cheminement de la pensée de chacun et propose un moyen d’y parvenir et de la développer. Ce manifeste attribue à chaque individu l’arme la plus puissante qu'il est possible de concevoir : sa liberté de penser son propre délire créatif. Cet accès irréfutable au progrès, seule la peinture peut le créer et le répandre. Ce moyen d'inclusion s’appelle « Figuration Graduelle ».   

 

 

 

Figuration Graduelle est composé de deux mots. Figuration dans ce manifeste signifie « Conscience » et Graduelle signifie « Temps ». On peut dire que ce manifeste de la Figuration Graduelle revendique la conscience graduelle de la vie, c’est-à-dire le temps personnel dont toute personne a besoin pour se figurer une réalité. Sa définition plastique serait : l’art de mettre en évidence des combinaisons non explicites, des œuvres qui ouvrent les champs cohérents de la pensée, pour qu’elle utilise librement les diverses qualités de temps, nécessaires à la prise de conscience.   

 

Mais qu’est-ce que la prise de conscience ? À quoi nous sert cette faculté si le temps est biologiquement limité ?   

 

La Figuration Graduelle est un genre pictural qui revendique le temps biologique comme étant la seule propriété concrète des individus à leur naissance. Le temps de vie est l’unique bien dont une personne dispose pour elle-même et c’est ce qu'elle aspire le plus à conserver et à faire perdurer.  

 

Mais pour quoi faire ? A quoi sert un temps préprogrammé dont se sont approprié des systèmes, qui, par essence, survivent aux individus?  

 

La Figuration Graduelle revendique la revalorisation du temps biologique pour explorer, comprendre, penser et conscientiser la vie.  La perte de temps et d’espace subjectif fut un sacrifice consenti par le genre humain afin de garantir sa survie. La personne humaine a repoussé la mort en coexistant avec d’autres individus  et en se prolongeant de génération en génération pour donner une continuité à sa conscience du monde.  Nous avons l'habitude d'appeler « Culture » ce fonctionnement quasi mécanique. La pensée humaine en est la courroie de transmission, faisant l'objet de convoitises sournoises de ceux qui ont cherché à l'instrumentaliser tout au long de l'histoire, configurant ainsi ce magma commun que nous appelons Civilisation. La guerre au sein des divers groupes dominants consiste à asujettir l'esprit des hommes afin de maîtriser les systèmes sociaux.   

 

Lorsque nous naissons, il est probable que nous vivrons, mais nous ne savons pas ce que nous vivrons, ni combien de temps. Nous sommes arrivés à un tel paroxysme que le commerce, sans pour autant résoudre notre problème, nous vend la solution : les compagnies d’assurances tirent profit de nos incertitudes et font d'une énigme de la vie une source de rentabilité sur la mort, les catastrophes, les accidents ou n'importe quel malheur. La bonne nouvelle c' est que le temps n’est pas de l’argent, car il n’y a pas d’argent qui rembourse le temps perdu, le temps qui n’est plus, ni d’argent qui achète le temps manquant à chaque individu. On peut dire que la mesure de temps géré par la société ne nous donne pas accès à la conscience de la vie. Par conséquent, le Manifeste revendique le temps comme un droit de conscience.   

 

La Figuration Graduelle nous restaure en tant qu'individus. Elle nous donne un temps, un espace et la liberté d'explorer. Elle rend à l’esprit une figuration sans appropriation de sa volonté. Elle ne prodigue aucun contenu, elle donne à partager seulement sa propre expérience de la matière et de la couleur, de la même façon que la perçoit l'enfant qui vient au monde.   

 

Notre temps est le véritable patrimoine individuel que l'on devrait revendiquer comme la principale propriété privée, vu qu'elle est indispensable au développement personnel. C’est pour cela que la Figuration Graduelle proclame que la vie est libre figuration, qu'elle se configure au fur et à mesure et que la compréhension est le temps graduel que l’esprit utilise pour construire sa réalité personnelle. C’est-à-dire que selon le temps que chaque conscience réussit à récupérer pour penser, sa conscience de la vie lui appartient plus ou moins profondément. Elle déclare que la réalité est comme chacun la perçoit et que le principe de survie de la civilisation ne doit pas interférer, ni dominer, ni usurper ce patrimoine archi personnel de chacun.   

 

Avec ce Manifeste, nous nous approprions  le droit au temps pour penser  solidaire et improductif : comprendre, imaginer, fantasmer et figurer individuellement parce qu'il considère que c'est indispensable pour le progrès de la culture et la conscience de la vie tout court. Il refuse la réduction mécanique de la vie humaine à une forme cataloguée de catégories sociales, archi obsédée par la production et la rentabilité de l’expérience massifiée de la vie. Il s'insurge contre l'abandon de chacun à à sa propre solitude. Isolés que nous sommes dans des subjectivités sans projets existentiels et sans solidarité, notre temps individuel ne trouve pas où canaliser sa volonté de vivre les innovations et les développements personnels qui en découlent. Il accuse cette civilisation d’aliéner le développement de l’expérience spirituelle et l’intelligence individuelle, et de détruire quotidiennement l’empathie sociale en favorisant la compétition, la méritocratie et en imposant une hiérarchie dans les croyances axiomatiques.   

 

 

 

La Figuration Graduelle n’impose pas de contenus, n’expose pas d’intentionnalité, elle n’induit rien car elle ne mijote aucun sujet. Elle ne montre rien, puisque ses compositions visuelles ne sont pas le théâtre d’un seul plateau mais la superposition de plusieurs. Les travaux sans prétentions, sont aussi bien manuels que mentaux. Ce sont des composés combinés qui se rejoignent dans un même temps et espace, avec ou dépourvus de sens, partageant ou non une relation. La liberté n’est ni un sens, ni une logique, mais une autorisation permettant à chaque forme d'exister là où le hasard l’a mise. On ne comprend pas toujours ce que chaque forme signifie et on ne lui donne pas toujours un sens, bien que parfois il s'y cache, qu'on le perde, le découvre ou le récupère. La Figuration Graduelle propose seulement de voir des champs autonomes de pensée, invite à la divagation libre et libère du contenu. Elle ne cherche pas à désordonner le sens de la raison mais à respecter le désordre mental.  Elle propose de baisser de quelques degrés la prétention à tout comprendre et rejette tout ordre soi-disant naturel. Il est ainsi essentiel de trouver la vérité autour de cette faculté de comprendre. Car le spectateur qui comprend, qui pense pour comprendre et sent pour penser, va à la chasse de ses propres trouvailles.  

 

Les groupes dominants de notre civilisation ont progressivement cloisonné les avant-gardes avec leurs catégories, barrières et écrans, et censurent, sous prétexte académique, d’autres axiomes qui veulent également faire leur contribution et exister au sein de la communauté culturelle.   

 

Pour retourner cette condition de penser en termes de figuration modelée et formatrice de matrices préfabriquées par la culture, nous avons créé un nouvel art qui ne dispose pas de vérités ni de figures-modèles d’aucune réalité. Qui ne représente rien de ce qui existe mais qui existe bel et bien dans l’esprit du regardeur. La Figuration Graduelle ne prétend pas fabriquer d'objets éducatifs et encore moins discipliner la pensée et l’esprit des personnes. 

 

La peinture semble démontrer qu’il y a des formes de vie auxquelles il est possible d’accéder à partir de certaines facultés de l’esprit et que si nous désaliénons nos habitudes mentales et nous introduisons des champs différents de perception, nous pourrons entrevoir quelque-unes de ces potentialités.   

 

Si la vie, dans sa métamorphose permanente, change toutes les questions que nous nous posons à chaque instant de notre temps biologique, cela veut dire que le temps est un composant essentiel ayant une influence décisive sur la configuration que la conscience élabore graduellement de la vie.   

 

Jusqu’à présent, toutes les compositions picturales se distinguaient en figuratives et abstraites ; il s'agissait d'images mono-spatiales qui se produisaient dans un espace unique ; mono-temporelles, elles agissaient à un moment précis et étaient immuables, c’est-à-dire que ce que l’on voyait ne changeait pas. Les images figuratives se caractérisaient par une narration théâtrale et les abstraites étaient des images sans narration. Cependant, dans ces deux types d’image on sentait la présence d’un mystère qui dans quelques œuvres était plus évident que dans d’autres. J’ose dire que ce mystère est le niveau de figuration graduelle de l’œuvre ; c’est-à-dire la capacité de l’image à retenir l’esprit du spectateur et le transporter dans une vie au sein d’une autre dimension, non pas celle de la physique, mais celle de la conscience.   

 

 

 

 

 

La Figuration Graduelle comme genre pictural est une nouvelle façon d’expérimenter l’image produite par un auteur. Cette image est indifféremment figurative ou abstraite ou les deux à la fois. En fait, ce que représente, est, ou signifie l’image n'est pas le plus important ; ce qui importe réside dans la capacité de permettre au spectateur de voir comment son propre esprit configure un ou plusieurs tableaux à partir de cette combinaison. C’est-à-dire que les œuvres sont des champs mentaux, où chacun chasse et pêche ce qu’il trouve, car il voit ce qu’il veut, ou ce qu’il peut, ou ce qui l’interpelle.   

 

Le peintre figure librement, imagine une figuration qu’il extrait de l’éther universel sans se préoccuper si elle a du sens ou non, ou si elle correspond forcément à ce monde. Bien qu'il suppose que si ces images se manifestent, d’une façon ou d'une autre, elles signalent l'existence d’autres mondes même si ces derniers ne révèlent ni leur logique ni leur nature.   

 

Le peintre ne raconte pas, ne décrit, ne définit ni n'interprète le monde, mais il permet que tout ce qui préexiste devienne visible, sans jugements utilitaires ni cohérences. Son art est de respecter ce modeste miracle où l’immatériel se distingue, le disparu apparaît, l’apparition disparaît, se dérobant comme observateur seulement au moment où il cède à la fascination de voir la conversion de son esprit, comme le photographe lorsqu’il fait le tirage de ses plaques argentiques.   

 

Les œuvres ne sont pas des idées, elles sont matière à idées. Le peintre ne propose pas de thèmes. Il les dispose au fur et à mesure qu’il les trouve dans son processus, s’il les trouve, puisqu’il n’a plus l'obligation de découvrir de sens mais de fournir des substances sensorielles intelligibles. Les processus se réalisent à travers un procédé mental inspiré, poétique, non rationnel, généralement dépossédé de volonté explicite et inondé d’expectatives sensorielles. En ce sens, le peintre joue le rôle de l’archéologue, présageant l'existence d’une cité cachée dans un terrain abandonné, à la simple vue d’insignifiants graviers et de broussaille.   

 

Commencer une expérience dans la Figuration passe forcément par l’abstraction. La Figuration Graduelle implique de traverser progressivement diverses étapes de figuration imaginaire où nous effleurent des certitudes invraisemblables et des révélations surprenantes de sens très concrets. Une immense fantaisie indique à tout auteur sa proximité avec l’éther. Là, l’artiste doit faire preuve d’une grande volonté pour élucider les images antérieures à la compréhension. Le monde sémantique de l’entendement s'entrechoque avec des trésors gisant cachés derrière les multiples voiles du sens.  Les sens qui se trouvent dans l’incommensurable  magma de l’éther ne sont pas toujours nombrables et parfois même ne sont-ils pas visibles. Des sèmes visuels se soustraient au hasard, et selon la façon dont l’observateur les découvre, ils peuvent ou non devenir des archétypes ou des concepts. L’expression familière « figure-toi ! » demande à celui qui écoute qu’il construise un sens grâce à une combinaison de données qui à priori n’ont pas de liens entre elles. Mais l’observateur expert sait qu’il entre dans cet espace pour chasser des figures et que comme explorateur de mondes véritablement nouveaux, il doit être averti s’il veut que ce soit bien lui le chasseur.  Sinon, comme cela se produit indéfectiblement dans toute jungle, il terminera chassé par une figuration inattendue qui le laissera sur sa faim.   

 

Si les images apparaissent d’elles-mêmes dans notre esprit c’est parce qu’au fur et à mesure que les formes se transforment en figures, des significations s'ébauchent dans le champ de la crédulité entre fiction et réalité, mais attention il ne faut pas croire à tout ce qu'on voit. Une fois cette étape dépassée, nous pouvons commencer à élaborer une idée personnelle de ce monde meilleur à la poursuite duquel nous sommes .   

 

Je ne peux prétendre donner de formules et je ne veux ni donner un cours de poésie visuelle ni fabriquer des adeptes de la Figuration Graduelle. Je veux démontrer qu’une façon différente d’utiliser la pensée peut apporter un élément dont les sociétés révolutionnaires et innovatrices précédentes étaient dépourvues. Cet élément manquant est la faculté d’action de l’imaginaire individuel sur la scène collective. La pratique sociale de la libre interprétation des formes et des couleurs de tout ce qui existe permet de battre à nouveau le jeu de cartes et de commencer toutes les parties nécessaires au développement de l’humanité.   

 

 

 

Figurer, c’est tout le contraire de ce que nous faisions jusqu'à présent lorsque nous regardons de la peinture. Car lorsque nous regardons de la peinture, nous supposons qu’elle est le produit d’une connaissance humaine, intégralement contrôlée par l’auteur. Figurer, en revanche, c’est savoir que c’est le spectateur qui a le contrôle. De façon similaire, dans la vie sociale, ce serait de comprendre que c'est l’individu et sa conviction intime qui ont le contrôle de la Démocratie   

 

Une figure propose diverses échappatoires poétiques selon chacun et participe à la vie inter-verbale. Elle présente ainsi au regard de tous, de simples actes de la main et de vagues idées de l’imagination, où l’auteur laisse se manifester chez le spectateur la libre interprétation des formes qui lui apparaissent.   

 

Le peintre, alors, autorise l’observateur à décider de la signification de ce qu’il voit et lui concède un temps sans fin pour comprendre et imaginer, voilà tout. Voilà qui est nouveau et révolutionnaire car cela ne répond pas à l’excitation du guerrier urbain. Ce cannibale passif du zapping réactif et technique que génère notre « culture technologique ». La gradation est un terme doux, aimable, solitaire, empathique, qui cherche à associer le temps à la liberté de penser. Un temps magnanime , indéterminé, sans limites de durée ou d’intérêt.   

 

Ainsi, la Figuration Graduelle revendique le temps et détermine que la compréhension nécessite des périodes indéterminés pour reconnaître ce qu’elle voit et donc ce qui se passe. Plus encore, elle a besoin de diverses qualités de temps pour mettre en rapport et construire sa propre narration, entre l’extériorité et l’intériorité, de façon à pouvoir créer de plus en plus de liberté.  

 

   

 

Du temps au temps  

 

 

 

LA Figuration Graduelle est une pratique picturale de la liberté, surgie en pleine répression à l’indépendance de penser. Elle a fait ses premiers pas comme expressionnisme abstrait, au cours de l’expérience politique de mes années en Argentine, où les jeunes étaient persécutés, chassés, disparus et brutalisés par les doctrines de la discipline qui cherchaient l’adhésion inconditionnelle de notre génération aux dictats mondialisés.   

 

Elle a continué à évoluer lors de mon séjour à Rome, puis à Paris, où elle a absorbé tous les emblèmes picturaux de cette ville, symbole de liberté qui a su accueillir par le passé les utopies du monde entier.  

 

La Figuration Graduelle a découvert sa ligne picturale dans une filiation qui vient de loin. Elle est politiquement liée à l’émancipation de l’individu, l’égalité des citoyens et à une notion de la vie absolument autonome. Depuis bien avant la République de Platon jusqu’à notre ère, elle soutient la République qui renaît dans la mythique Ville de Florence. C’est à partir de cette première Ville-État de l’Occident Chrétien, qu’elle reprend au 13e siècle l’héritage républicain de la Grèce Antique. Cependant, cette fois son autonomie fut conduite par des poètes et par des corporations populaires d’artistes libéraux.   

 

La Figuration Graduelle revendique la Renaissance comme une période scientifiquement révolutionnaire mais qui ne se cristallise politiquement que bien plus tard, au 19e siècle seulement, lorsque le mouvement républicain devient une véritable acquisition sociale qui se propage en Occident. Dans la sculpture Le Penseur, Rodin rend hommage au premier poète de langue vulgaire, Dante, dénudé et pensif, devant les portes de sa Divine Comédie. Il fait ainsi honneur à tous les penseurs qui ont lutté pour la chose-publique-comme-chose-sienne.   

 

Depuis la Révolution Française, la Figuration Graduelle préserve la cohérence d'une académie, qui en ses débuts révolutionnaires, défendait la recherche laïque et érigea un panthéon républicain et historiciste des peuples.   

 

Cependant nous estimons que son point de maturité sociale culmine quand elle parvient à incarner son véritable sentiment humanitaire lors de la Commune de Paris en 1848.  

 

Ces tragiques moments de libération des peuples ont étés passionnément défendus par les peintres de l’École de Barbizon. Il est utile de souligner  que ce mouvement, est encore aujourd’hui, perfidement réduit à un simple paysagisme par l’histoire officielle, certainement afin de dévier l’attention des thèmes sociaux que leurs tableau mettaient en valeur, appuyant les revendications du peuple comme souverain de la vie.   

 

En remontant le fil conducteur, nous trouvons l'art romantique et son chef d'oeuvre, « La liberté guidant le peuple » de Delacroix auquel s’ajoute le poétique symbolisme de la République d’Autriche, ainsi que le réalisme social, pour lequel luttaient Goya et tous les mouvements républicains d'Europe contre la soumission autoritaire qu’exerçaient les monarchies colonisatrices et intolérantes. Il n'y a pas si longtemps, ces cruelles souverainetés mettaient en suspens la vie des peuples, dessinant de macabres zones de résidences, connues sous le nom de Ghettos.   

 

Ce furent les estampes bon marché et populaires, qu’offraient les professionnelles de l’amour de Yoshiwara au Japon, qui ont appris aux artistes républicains de la nouvelle Europe l’indispensable rôle social de l’art et qui les instruisirent sur la façon de servir le peuple. Ainsi, nous saluons les  macchiaioli de la République Italienne, l’impressionnisme de la République française, l’expressionisme de la République d’Allemagne, qui ont su mettre en valeur les personnages anonymes du peuple. Car c’était eux les véritables héros de la nouvelle vie en recherche de dignité.   

 

Au 20e siècle, nous nous joignons  au mysticisme de l’abstraction et au suprématisme, au libre rationalisme du cubisme, à la lutte pour l’autonomie des travailleurs dans le futurisme, à la liberté de penser avec le dadaïsme, le matérialisme dialectique du surréalisme et le constructivisme, le réalisme magique latino-américain, le réalisme social, au désendoctrinement avec l’émancipatrice École de Paris et la peinture métaphysique italienne.   

 

A partir de la fin scandaleuse de la Seconde Guerre Mondiale et son impardonnable Bombe Atomique, les capitales républicaines  d’Europe et d’Amérique latine s'unissent à l’expérimentale Nouvelle École de Paris, à l’Art concret et à l’Art informel, à l’Arte Povera et à la Nouvelle Figuration Sociale qui ont débouché à l’éclosion de Mai 68.   

 

Voici la filiation directe que reconnaît la Figuration Graduelle. Car la tâche de couleur, la substance de la matière, la ligne du geste, sont le standard d’une mémoire qui embrasse l’histoire de l’art engagée envers le sujet humain libre, complet et en plénitude. C’est-à-dire englobant sa condition humaine, mais aussi ses sentiments, ses pensées et sa spiritualité. Tout comme ses doutes, ses contradictions, ses désirs d’émancipation, ses projets et son droit permanent à changer, s’améliorer et profiter de la mobilité. Nous vivons dans un monde convulsionné et en crise, mais nous vivons aussi subjectivement convulsionnés et dans une crise intérieure remplie d’incertitudes. Cela fait des millénaires qu’on tourne le dos au fameux adage de l’Oracle de Delphes : « Connais-toi toi-même ». Nous dépensons notre temps en pédalant vers le confort et bourrés de catalogues poussant à consommer. Dans un tel contexte, comment se connaître soi-même ? Où se mesurer à une telle connaissance ? Quel temps lui consacrer ? De quelle façon ?   

 

Aujourd’hui, ce Manifeste consolide la position de l’art comme cause culturelle commune qui garantit l’indépendance de l'être humain vis à vis du formatage mental. Il invite tout le monde à participer à la pensée poétique, car elle est l’unique sortie digne de ces crises récurrentes, qui fagocitent notre unique et véritable capital : le temps personnel.   

 

Le temps n’est pas de l’argent, il est connaissance et conscience. Nous assumons la responsabilité de notre émancipation mentale, car nous ne voulons pas de dépendances psychiques dans ces crises à répétition ni vivre obsédés par la pathétique image apocalyptique de la fin du monde. Nous ne nous laissons pas accaparer par le saturnisme technologique et son langage accusateur de menaces et chantage émotionnel. Nous méprisons les usines à images violentes, servies comme cocktail soi-disant distrayant, qui contribuent à la schizophrénie quotidienne dans un kit journalier de repos et de détente, à travers la radio et la télévision.   

 

La Figuration Graduelle revendique le monologue intérieur, les gribouillages téléphoniques, toutes les taches du monde et honore tout particulièrement la tache d’humidité, les dessins des mollusques, plantes, pierres, animaux et montagnes. La fumée dans n’importe laquelle de ses formes, les danses du feu, les reflets de l’eau, ses marques et ses traces. Tous les objets, matières et formes. Les traces du vent dans les nuages, dans les arbres, dans les chiffons et les cheveux des gens. La scénographie des cieux et l’incompréhensibilité manifeste du monde et de l’univers. Nous réfutons la doctrine bipolaire du Tiers exclu et nous soutenons qu’il existe un tiers non vérifiable, l’âme libre et la pensée audacieuse.   

 

La Figuration Graduelle proclame que le temps de vivre est MAINTENANT !   

 

Maria Lagrange  

 

Paris, 1 er avril 2014